à propos 

CI- Dans vos derniers collages vous semblez malmener quantité de « belles » images ? Pourquoi tant de haine ? Que vous ont fait les petits chats mignons, les dalmatiens joyeux et autres bébés souriants ?

LF- Ils ne m'ont rien fait. Je n'ai pas peur des chats, ni des bébés d'ailleurs. Ce qui m'intéresse dans les puzzles, c'est, entre autres, l'imagerie qu'ils véhiculent. Ils représentent des scènes idylliques, des paysages de rêve, des scènes où le bonheur et l'insouciance ont les premiers rôles. C'est confronter ces images gentillettes avec d'autres, prises dans notre quotidien, qui m'intéresse. Ce n'est sans doute pas nouveau, mais je pense, j'espère, apporter une variation singulière.

Les documents que je colle sont les images que nous rencontrons dans notre quotidien que ce soit dans les magasins, sur des publicités ou dans les médias. Les images de guerriers ou de soldats napoléoniens peuvent paraître au premier abord extraordinaires. La guerre n'est pas à nos portes. Mais en réalité, on peut se demander si l'extraordinaire n'est pas dans la représentation du monde qu'en font les puzzles. Le gentil, le mignon, le doux sont visiblement plus rares que la destruction de la planète, les massacres et l'hyper consommation. C'est pour leur effet apaisant et lénifiant que les puzzles sont appréciés.

CI- Certaines de vos productions utilisent les pièces de puzzle d'une manière totalement différente. Vous semblez les utiliser, non plus pour leur qualité figurative, mais comme des tubes de couleur. Est-ce bien cela ?

LF- Effectivement, les pièces, lorsqu'elles sont assemblées, présentent des images figuratives, mais lorsqu'elles sont seules ou séparées ce ne sont que des fragments colorés, des unités de couleur. D'une certaine manière, ces pièces sont des pixels. Leur association permet de créer des compositions abstraites ou quasi abstraites. Je dis quasi abstraites, car en réalité, certaines de ces œuvres représentent des agrandissements d'un tout petit détail de l'image modèle présente sur la boîte de certains puzzles. Ce sont donc de grands fragments figuratifs, mais presque abstraits du fait de la disparition du référent. D'une certaine manière, c'est la création d'une nouvelle pièce de puzzle constituée de milliers de pièces.

CI : Lorsque l'on regarde vos collages, certains motifs appartenant aux différentes couches semblent ressurgir à différents endroits. Est-ce le résultat d'une intention particulière ?

 

LF : Le collage peut fonctionner parfois comme un ensemble de strates qui ne « communiquent » pas beaucoup. C'est la dernière couche arrivée qui a le dernier mot, ou presque. J'essaie de créer des résurgences. Par extension, on peut aussi y voir des palimpsestes, des signes qui devraient être effacés et recouverts, mais qui ressurgissent. Cela permet de jouer avec les figures ou une partie des figures présentes sur des couches inférieures.

 

Ce mélange est aussi la métaphore de la complexité humaine et des états du monde. Le bien, le mal, le doux, le violent, etc. ne sont pas séparés hermétiquement. Ces notions sont, dans l'existence humaine, intimement liées. Leurs relations forment un réseau inextricable.

Les « belles » images présentes sur les puzzles appartiennent aussi à notre réalité, mais elles sont sans doute rarement aussi « pures » ou pas aussi permanentes qu'une image imprimée sur du carton. Nous savons tous que lorsque l'on traverse des moments difficiles, parfois des bouffées de plaisir réussissent à percer, à revenir aux portes de notre conscience. Il se crée alors des surfaces de paix ou de sourire.

Le mélange existe aussi du fait que j'utilise différentes techniques comme le dessin, la peinture et évidemment le collage. Cela procède aussi du même constat, la vie n'est que mélanges et hybridations.

 2020 par Laurent Fierdehaiche. Créé avec Wix.com 

France

  • Facebook Clean