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 Pesanteur  

Pesanteur, Portrait 1, 2021, Installation, Matériaux divers (Bois, pièces de puzzle...), 130 x 25 x 25 cm.

La disparition n’est pas seulement suggérée : elle est mise en scène. Les pièces manquantes ne sont pas invisibles, elles sont tombées. Au sol, juste sous le portrait, un tas de fragments s’accumule comme un dépôt, de la poussière. Ce glissement vertical — du mur vers le sol — inscrit la perte dans la gravité, dans une logique de chute irréversible. Le visage se défait littéralement de lui-même. Ce qui faisait image, identité, unité, se désagrège et retourne à un état informe, impossible à recomposer.

Le puzzle, fonctionne ici comme une métaphore double. Il évoque à la fois la construction de l’identité — pièce après pièce, lentement assemblée — et sa vulnérabilité structurelle. 

Dans l’image présentée, le portrait ne se donne plus comme une présence pleine, mais comme une relique suspendue, une forme résiduelle. Accroché au mur, le contour du visage — réduit à une silhouette blanche, presque clinique — agit comme une empreinte, un fantôme de l’individu. Les cheveux stylisés dessinent encore une identité genrée, un reste de reconnaissance sociale, mais le cœur du visage est vidé de sa substance. Là où devraient se loger les traits, il ne subsiste qu’un assemblage fragile de pièces de puzzle verdâtres, déjà largement amputé de sa cohérence.

Il suffit de quelques absences pour que le visage cesse d’être lisible. Les yeux pétillants, les lèvres charnues, les signes de vitalité ont disparu, comme rongés par l’acide du temps ou par une lente érosion. Le visage que l’on a connu n’est plus reconnaissable. À sa place, un trou béant nous fait face, une cavité vide qui semble nous regarder autant que nous la regardons.

La couleur verdâtre des pièces restantes renvoie à une nature altérée, artificialisée, en écho direct à la série Effondrement. Comme les paysages fragmentés d'autres œuvres, ce visage porte les traces d’une destruction silencieuse, progressive, presque organique. L’individualité se dissout, absorbée par un processus de décomposition qui dépasse le simple portrait pour toucher à une condition humaine plus large.

Cette œuvre agit alors comme un memento mori radical. Elle matérialise la sentence biblique inscrite dans la matière même de l’image :


« Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris » 


« Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu redeviendras poussière » (Livre de la Genèse).

Le portrait ne célèbre plus l’individu, il en annonce la disparition. Face à ce visage vidé, suspendu au-dessus de ses propres débris, le spectateur est confronté à une vérité troublante : ce n’est pas seulement ce visage qui s’effondre, mais le sien.

Pesanteur, Portrait 2, 2025, Installation, Matériaux divers (Bois, pièces de puzzle...), 175 x 22 x 351cm.

Pesanteur, Portrait 3, 2025, Installation, Matériaux divers (Bois, pièces de puzzle...), 165 x 30 x 30 cm.

Dans cette œuvre, le paysage ne se contente plus de se fragmenter : il se désagrège activement, comme s’il avait perdu toute capacité à se maintenir en image. Les pièces de puzzle, autrefois organisées pour restituer un panorama cohérent, se détachent du cadre et chutent hors du champ, entraînées par un mouvement irréversible. Le tableau n’est plus un espace de représentation stable, mais un lieu de perte et de déversement. Le paysage quitte le mur pour envahir l’espace réel, soulignant l’impossibilité de contenir la nature dans une image figée.

Le seau placé sous le cadre agit comme un dispositif ambigu. Il évoque à la fois la tentative de récupération et l’aveu d’échec. 

Pesanteur, Paysage (26/08/2021), Installation, Matériaux divers (Bois, pièces de puzzle...), environ 97 x 72 x 172 cm.

Les fragments qui tombent sont collectés, non pour être recomposés immédiatement, mais pour être sauvés de la disparition totale. Ce geste rappelle les logiques de conservation face à l’effondrement écologique : on ne répare plus, on archive, on stocke ce qui peut encore l’être. Le seau devient ainsi un réceptacle de mémoire, un reliquaire contemporain où s’accumulent les vestiges d’un paysage en train de mourir.

Au centre du cadre, l’absence prend une forme troublante. Le vide laissé par les pièces manquantes dessine un visage blanc, presque spectral. Cette apparition n’est ni totalement figurative ni entièrement abstraite. Elle surgit par soustraction, comme si l’effacement du paysage révélait autre chose : une présence humaine latente. Ce visage peut être lu comme un autoportrait indirect, non pas représenté par des traits, mais par le manque. L’artiste n’apparaît pas comme sujet souverain, mais comme une silhouette creusée dans la matière du monde qu’il observe et qu’il contribue, consciemment ou non, à faire disparaître.

L’œuvre établit ainsi un parallèle fort entre l’effondrement du paysage et celui de l’identité. Le visage blanc devient le reflet d’un sujet contemporain confronté à la destruction de son environnement : un sujet vidé, inquiet, témoin autant qu’acteur de la catastrophe. L’autoportrait ne se construit plus par l’affirmation de soi, mais par la reconnaissance de sa propre implication dans le processus de ruine. En laissant le paysage se déliter jusqu’à révéler un visage, l’œuvre suggère que regarder l’effondrement du monde, c’est aussi se regarder soi-même — dans ce qu’il reste, et dans ce qui manque déjà.

"Un verre lisse et froid ne saurait être l'emblème ni de l'art ni de la nature. La nature, reflétée par l'art, reflète toujours, avant tout, l'esprit de l'artiste, ses préférences, ses joies, en un mot, sa personnalité."

E.H. Gombrich, Histoire de l'art.

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Pesanteur, Paysage (26/08/2021), Installation, Matériaux divers (Bois, pièces de puzzle...), environ 97 x 72 x 172 cm.

 2026 par Laurent Fierdehaiche. Créé avec Wix.com 

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