Gravité



Gravité, Autoportrait, 2025, matériaux divers (bois, pièces de puzzle...), 86 x 180 x 4 cm.
L’œuvre se présente comme un portrait de l’auteur, mais un portrait paradoxal : l’artiste est à la fois représenté et présent physiquement, accroupi devant sa propre effigie. Cette mise en abyme installe d’emblée un dialogue entre le corps réel et son double figuré, entre le vivant et sa trace.
Le choix de la bâche plastique comme support est fondamental. Matériau industriel, souple, non noble, souvent associé au provisoire ou à la protection, il s’oppose à l’idée classique du portrait comme tentative de fixation et de pérennité. Ici, le support évoque au contraire la fragilité, la dégradation, voire une enveloppe cutanée artificielle, rappelant une peau qui ne protège plus vraiment.
Le portrait lui-même a perdu toute matière colorée : il n’est plus qu’un réseau de lignes noires, une ossature graphique. Cette disparition de la couleur peut se lire comme une évaporation de la substance vitale, une réduction de l’identité à son contour, à ce qui reste quand la chair, l’émotion et l’énergie se sont retirées. Le visage devient presque un schéma, une empreinte, un vestige.
La partie basse de l’œuvre est particulièrement signifiante. Le corps du portrait semble se dissoudre, littéralement couler sous l’effet combiné du temps et de la pesanteur. Les gouttes matérialisent cette déliquescence : le corps n’est plus stable, il glisse hors de lui-même, comme si l’identité ne pouvait plus se maintenir dans une forme unifiée. Le portrait cesse d’être vertical et conquérant ; il est soumis à une force inexorable qui l’entraîne vers le sol.
Dans ces gouttes sont intégrées des pièces de puzzle en résine, contenant des fragments photographiques liés à l’auteur. Ce détail introduit une tension essentielle : alors que le corps se défait, la mémoire, elle, se fragmente. Les pièces de puzzle suggèrent que l’identité n’est jamais un tout continu, mais une construction composite, faite de souvenirs disjoints, de moments partiels, de traces. Le fait que ces fragments soient emprisonnés dans la résine renforce l’idée d’une mémoire figée, conservée mais inaccessible, comme fossilisée.
La résine, matériau de conservation et d’enfermement, agit ici comme un contrepoint au plastique souple de la bâche : d’un côté, ce qui coule, se déforme et disparaît ; de l’autre, ce qui est immobilisé, cristallisé, mais au prix de sa vitalité. La mémoire survit, mais sous forme d’objets froids, détachés du corps vivant.
Enfin, la présence de l’auteur accroupi devant l’œuvre renforce la dimension introspective et presque existentielle de l’ensemble. Sa posture basse, proche du sol, suggère une humilité, voire une confrontation lucide avec sa propre finitude. Il ne contemple pas un autoportrait glorifiant, mais les restes d’un corps et d’une identité en train de se dissoudre.
Gravité, Emmanuelle, 2025, matériaux divers (bois, pièces de puzzle...), 87 x 117 x 5 cm.


